Interstellar Smoke Records, 2025
Drone / Doom, Canada
Album 12''
Tekarra est le nom d’un sommet montagneux des Rocheuses canadiennes. C’est aussi celui que trois musiciens, Canadiens également, ont choisi pour se réunir. Or cette référence géologique dit déjà tout d’une musique robuste et minérale, taillée dans une roche froide et abrasive. Cela ne peut être que du doom, du vrai, du pétrifié, celui-ci qui affole le compteur Geiger, guitare et basse connectées directement aux entrailles de la terre, la batterie engourdie digne d’une chape de plomb. Même le chant, rocailleux et lointain, a quelque chose d’un forage tectonique. Le drone n’est pas loin non plus dans cette manière de répandre jusqu’à la rupture des ondes sismiques qui font trembler les murs.
On ne sait pas comment s’appelle ces trois gaillards. Cela n’a pas d’importance. Mieux, cette façon de gommer les individualités participe à l’érection d’un tout, d’un bloc massif dans lequel se fondent ces musiciens tout entier à l’unisson d’une lourdeur monolithique. Si beaucoup de groupes affirment être plus heavy que le voisin, rare le sont réellement. Tekarra en fait assurément partie, ses album enracinées dans ces vallées glaciaires qui les ont vu naître.
"Great Divide" est le troisième et dernier en date. Le patron dans lequel il est découpé demeure inchangé : deux (ou trois) titres quasi immobiles qui oscillent entre quinze et vingt minutes, prisonniers d’une épaisse croûte dont ils ne réussissent jamais à s’extraire, charriant des riffs granitiques. ‘Great Divide’ et ‘Endless Winter’ sont les deux versants d’un relief immense et meurtri, figé par l’hiver. Sans véritable progression, rien ne semble s’y passer. Pourtant ce fracas grondant confine à une forme de transe immersive qui dans sa répétition doloriste finit par envoûter.
Sur la première plainte, guitare et basse accordées plus bas que terre tricotent des instants fossilisés, très vite rejointes par une batterie plombée dont les coups de caisse claire sonne les derniers battements du cœur. Ce n’est qu’à mi-chemin que le chant apparaît, bourru et caverneux, qui se fond dans cette masse hurlante et ferrugineuse. Un peu plus ramassée (tout est relatif cependant), la seconde piste creuse un fossé identique, longtemps instrumental et tellurique puis hachuré par cette voix rugueuse échappée d’une cavité abyssale sur fond de vrombissements drone. Au vrai, les mots échouent à capter la force et l’âme de cette musique qui impose une écoute au casque, les potards poussés au maximum pour être emporté par ce torrent gelé sillonnant à travers les montagnes depuis la nuit des temps.
"Great Divide" est certainement l’album le plus lourd qui viendra labourer vos oreilles cette année, confirmant que dans ce genre, épique et minéral, Tekarra ne connaît aucun rivaux !