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Le Roi Lear

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Poésie

\\\\\\\\\\\\\\\"\\\\\\\\\\\\\\\"\\\\\\\\\\\\\\\"\\\\\\\\\\\\\\\" Résumé: Lear est un roi dur et sévère. Pourtant, accablé par l'âge, il décide de diviser son royaume entre ses deux filles aînées, Goneril et Régane. Une fois sur le trône, les deux filles montrent leur vraie nature et ont vite fait d'éjecter le roi. Alors qu'il erre avec son bouffon dans la plaine la nuit, le Roi doit affronter un terrible orage qui va ébranler sa raison. Il est recueilli par le duc de Gloucester, malgré les ordres reçus de Régane. Trahi par son fils Edmond, Gloucester est capturé par le mari de Régane qui pour le punir lui crève les yeux.

Dans l'extrait qui suit, Lear qui sombre doucement dans la folie rencontre dans une plaine Gloucester, aveugle. Edgar, l'autre personnage, est le fils de Gloucester.

EDGAR Que votre âme reprenne force et patience ! ... Mais qui vient ici ?

Entre Lear, fantasquement paré de fleurs.

Jamais cerveau sain n'affublera ainsi son maître.

LEAR Non, ils ne peuvent me toucher pour avoir battu monnaie : je suis le roi en personne.

EDGAR Ô déchirant spectacle !

LEAR Sous ce rapport, la nature est au-dessus de l'art... Voici l'argent de votre engagement. Ce gaillard brandit son arc comme un épouvantail à corbeaux... Lâche donc ton aune de fer... Voyez ! voyez ! une souris ! Paix ! ce morceau de fromage grillé suffira... Voici mon gantelet ; je veux le lancer à un géant... Apportez les hallebardes... Oh ! bien volé, mon oiseau ! Dans le but ! dans le but ! (À Edgar.) Holà ! le mot de passe !

EDGAR Suave marjolaine.

LEAR Passez !

GLOUCESTER Je connais cette voix.

LEAR Ah ! Goneril ! une barbe blanche ! ... On me flattait comme un chien ; on me disait que j'avais eu des poils blancs au menton avant d'en avoir de noirs. On répondait oui et non à tout ce que je disais. Ces oui et ces non n'étaient pas texte sacré. Du moment où la pluie est venue me mouiller, où le vent m'a fait claquer les dents, où le tonnerre a refusé de se taire sur mon ordre, alors j'ai reconnu, alors j'ai senti leur sincérité. Allez ! ce ne sont pas des gens de parole : à les entendre, j'étais tout ; c'est un mensonge : je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre.

GLOUCESTER Je me rappelle le son de cette voix : n'est-ce pas le roi ?

LEAR Oui, de la tête aux pieds, un roi ! Sous mon regard fixe voyez comme mes sujets tremblent ! Je fais grâce de la vie à cet homme... Quel est ton délit ? L'adultère ! Tu ne mourras pas. Mourir pour adultère ! Non ! Le roitelet s'accouple, et la petite mouche dorée paillarde, sous mes yeux. Laissons prospérer la copulation : le fils bâtard de Gloucester a été plus tendre pour son père que mes filles, engendrées entre les draps légitimes. À l'œuvre, luxure ! à la mêlée ! car j'ai besoin de soldats. Voyez-vous là-bas cette dame au sourire béat, dont le visage ferait croire qu'il neige entre ses cuisses, qui minaude la vertu, et baisse la tête rien qu'à entendre parler de plaisir ? Le putois et l'étalon ne vont pas en besogne avec une ardeur plus dévergondée. Centaures au-dessous de la taille, femmes au-dessus ! Les dieux ne les possèdent que jusqu'à la ceinture ; au-dessous, tout est aux démons : la, tout est enfer, ténèbres, gouffre sulfureux, incendie, bouillonnement, infection, consomption ! Fi, fi, fi ! Pouah ! pouah ! ... Donne-moi une once de civette, bon apothicaire, pour parfumer mon imagination. Voilà de l'argent pour toi.

GLOUCESTER Ohl laissez-moi baiser cette main !

LEAR Laisse-moi d'abord l'essuyer : elle sent la mortalité.

GLOUCESTER Ô œuvre ruinée de la nature ! Ce grand univers sera ainsi réduit à néant ! ... Me reconnais-tu ?

LEAR Je me rappelle assez bien tes yeux. Tu me regardes de travers ! Bah ! acharne-toi, aveugle Cupidon ! je ne veux plus aimer... Lis ce cartel, remarque seulement comme il est rédigé.

GLOUCESTER Quand toutes les lettres en seraient des soleils, je ne pourrais les voir.

EDGAR On raconterait cela, que je ne le croirais pas ; cela est, et mon cœur se brise.

LEAR Lisez.
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GLOUCESTER Quoi ! avec ces orbites vides ?

LEAR Oh ! oh ! vous en êtes là avec moi ? Pas d'yeux dans votre tête, ni d'argent dans votre bourse ? En ce cas, l'état de vos yeux est aussi accablant qu'est léger celui de votre bourse. Vous n'en voyez pas moins comment va le monde.

GLOUCESTER Je le vois par ce que je ressens.

LEAR Quoi ! es-tu fou ? Un homme peut voir sans yeux comment va le monde. Regarde avec tes oreilles. vois-tu comme ce juge déblatère contre ce simple filou ? Écoute, un mot à l'oreille ! Change-les de place, et puis devine lequel est le juge, lequel est le filou... Tu as vu le chien d'un fermier aboyer après un mendiant ?

GLOUCESTER Oui, seigneur.

LEAR Et la pauvre créature se sauver du limier ? Eh bien ! tu as vu là la grande image de l'autorité : un chien au pouvoir qui se fait obéir ! Toi, misérable sergent, retiens ton bras sanglant : pourquoi fouettes-tu cette putain ? Flagelle donc tes propres épaules : tu désires ardemment commettre avec elle l'acte pour lequel tu la fouettes. L'usurier fait pendre l'escroc. Les moindres vices se voient à travers les haillons ; les manteaux et les simarres fourrées les cachent tous. Cuirasse d'or le péché, et la forte lance de la justice s'y brise impuissante ; harnache-le de guenilles, le fétu d'un pygmée le transperce. Il n'est pas un coupable, pas un, te dis-je, pas un ! Je les absous tous. Accepte ceci de moi, mon ami : j'ai les moyens de sceller les lèvres de l'accusateur. Procure-toi des besicles et, en homme d'État taré, affecte de voir les choses que tu ne vois pas... Allons, allons, allons, allons ! ôtez-moi mes bottes ; ferme, ferme ! c'est ça.

EDGAR Oh ! mélange de bon sens et d'extravagance ! La raison dans la folie !
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LEAR Si tu veux pleurer sur mon sort, prends mes yeux. Je te connais fort bien : ton nom est Gloucester. Il te faut prendre patience : nous sommes venus ici-bas en pleurant. Tu le sais ! la première fois que nous humons l'air, nous vagissons et nous crions... Je vais prêcher pour toi ; attention !

GLOUCESTER Hélas ! Hélas !

LEAR Dès que nous naissons, nous pleurons d'être venus sur ce grand théâtre de fous... Le bon couvre-chef ! Ce serait un délicat stratagème que de ferrer avec du feutre un escadron de chevaux ; j'en veux faire l'essai ; et puis je surprendrai ces gendres, et alors tue, tue, tue, tue, tue, tue !

William Shakespeare - Extrait du Roi Lear, 1604