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Les Plaines à l'Envers

Romans, Nouvelles & Théâtre

François Barcelo
1989
300 pages

Noël Robert, rédacteur dans une agence de publicité canadienne et vague écrivain, se voit proposer de devenir co-scénariste d'un film, une super-production, sur la Bataille des Plaines d'Abraham. Comment un écrivain de deuxième zone se retrouve au scénario d'un film de 40 millions de dollars ? Ne cherchez pas, c'est une méprise. Noël Robert le sait mais une première avance de 25.000 dollars a vite fait de dissiper ses scrupules.

La Bataille des Plaines d'Abraham, le sujet du film, a eu lieu en septembre 1859 devant Québec. Elle voit la défaite des troupes françaises (commandées par Montcalm) face aux troupes anglaises du général Wolfe. Même si elle n'a duré qu'une vingtaine de minutes et causé plus ou moins 600 morts de chaque côté, c'est une bataille décisive parce qu'elle ouvre le chemin de Québec aux Anglais et à terme marque la fin de la présence française au Canada.

Peu connue en Europe, la bataille est très célèbre au Canada parce ce qu'au-delà des aspects purement historiques, certains y voient la preuve de la supériorité de l'anglophone sur le francophone. C'est justement à cause de cette dimension politique que Noël Robert se voit adjoindre un écrivain de Toronto (Canada anglophone), Alice Knoll, une vrai écrivain cette fois-ci. Le problème, c'est qu'Alice est plus motivée pour allumer son co-scénariste que pour travailler avec lui.

Pendant ce temps-là, le tournage s'organise et des figurants sont engagés. Et parmi eux, Gaston McAndrew, soldat francophone, qui cherche comment introduire discrètement une arme automatique dans son mousquet.

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Dans ce thriller, François Barcello aborde un sujet relativement sensible de la société canadienne. Lue comme la victoire de l'organisation et de l'audace anglaise face à des Français timorés et brouillons, la bataille des Plaines d'Abraham a créé un sentiment de supériorité chez les descendants des vainqueurs et un complexe d'infériorité chez les descendants des vaincus. A telle enseigne que le pays est secoué par des vives polémiques sur l'opportunité de procéder à une reconstitution de la bataille à l'occasion de son 250e anniversaire en septembre 2009.

L'intérêt du livre est de ne prendre parti et d'aborder ce thème avec doigté et humour. C'est un humour cynique et cruel digne de la Serie Noire (Barcello y a d'ailleurs publié plusieurs romans). Barcello pousse l'ironie jusqu'à donner la victoire aux Français à la fin du récit (d'où le titre).

François Barcelo fait aussi preuve d'ouverture. Il souligne que les stériles rivalités linguistiques peuvent avoir des conséquences dramatiques et préfère rappeler une singularité de la bataille : dans chaque camp, un officier subalterne est promis à un avenir brillant non pas comme militaire mais comme explorateur, Bougainville pour les Français et Cook pour les Anglais.

Le livre n'est pas tendre avec l'industrie du cinéma. Noël Robert est le seul un peu attaché à la réalité historique mais pas pour longtemps. Il apprendra vite que le scénario dépend du casting parce que la taille des rôles dépend du statut international de l'acteur. Le tout est encore perturbé par l'exception culturelle à la canadienne : il faut qu'on voie des acteurs canadiens. Il faut aussi que le scénario soit écrit (du moins signé) par des Canadiens, ce qui explique que les deux co-scénaristes ont été choisis bien plus pour leur nationalité que pour leurs capacités littéraires, le scénario étant pris en charge par une équipe d'Hollywood.

Donc un livre très drôle et très intéressant sur nos cousins canadiens au début des années 90. Il est disponible chez BQ, Bibliothèque Québécoise et chez Libre Expression.

Tryphoninus