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Mémoires d'un Rat

Mémoires d'un Rat, Pierre Chaine, 1917

Romans, Nouvelles & Théâtre

Pierre Chaine
Suivi de "Commentaires de Ferdinand, Rat des Tranchées"
1917, 1918
225 pages pour les deux livres

Peut-on être rat et patriote ? C'est là tout le dilemme de Ferdinand, rat capturé par des poilus dans les tranchées de la première guerre mondiale. La guerre impitoyable entre rats et soldats ne lui laisse espérer qu'une fin horrible mais un officier propose de l'affecter à la détection des gaz. Baptisé Ferdinand, il devient la mascotte de l'escouade et l'objet de toutes les attentions de son maître, le soldat Juvenet.

Ferdinand trouvera le moyen de s'échapper mais il est Français et veut aider sa patrie en danger. Il revient et à partir de ce jour va faire la guerre aux côtés de Juvenet. Il assiste à toutes les scènes de la vie du soldat : du repos à l'arrière jusqu'aux combats en première ligne, à Verdun ou au Chemin des Dames. Mais il assiste aussi à l'évolution personnelle de Juvenet dans la guerre, son ascension hiérarchique, ses combines pour survivre dans un univers voué à la mort mais aussi l'incompréhension qui se crée avec sa famille, ses fortunes amoureuses, ses remords.

Toutes ces expériences sont autant d'occasions pour Ferdinand de réfléchir sur les différences profondes entre hommes et rats dans la conduite de la guerre.

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Pierre Chaine (1882 – 1963) était capitaine pendant la première guerre mondiale. Les deux livres des aventures de Ferdinand ont été écrits pendant la guerre en forme de divertissement pour les soldats. Ferdinand regarde leur monde familier avec un œil à la fois neuf et engagé. Ecrit pour les combattants, les livres se placent de leur point de vue.

Mais comme l'auteur le relève lui-même, le livre essaie d'éviter deux écueils courants dans ce genre de récit. D'abord les récits de guerre colorés et héroïques comme ceux des correspondants de guerre. Ferdinand les brocarde gentiment sur leur manque de connaissances de la vie des tranchées. Mais il ne faut pas tomber dans l'autre extrême et verser dans ce qu'on appellerait aujourd'hui le gore : ici point de sang qui gicle, de cervelles éclatées ou de cadavres en putréfaction. Pas par pudeur mais parce que ces images sont la vision des non-combattants. Pour les soldats, cela fait partie du quotidien et ils en ont surmonté l'horreur depuis longtemps.

Le récit s'attache assez peu aux combats proprement dits pour se concentrer sur la vie quotidienne des soldats, toujours en mouvement entre l'arrière et la première ligne. Il y a quand même des descriptions de combats, assez sobres parce que de nouveau Ferdinand se place au niveau du soldat sans aucune vision d'ensemble.

S'il se considère comme membre de la communauté des poilus, Ferdinand ne rate jamais l'occasion de se moquer des travers de ses nouveaux compagnons : la bureaucratie, les officiers d'état-major, les errements des généraux ou les combines pour sauver sa peau. Le ton est le plus souvent celui d'une curiosité amusée jamais cynique ou désabusée.

Donc, les Mémoires d'un rat représente une évocation réaliste prise sur le vif, quoiqu'humoristique et décalée de la vie des poilus. On peut décemment les mettre à côté de Barbusse, Dorgelès ou Céline. Il faut aussi savoir que Pierre Chaine n'est pas le premier venu : ami d'Anatole France et Tristan Bernard (qui se voient chacun dédier un livre), il fondera une revue littéraire dans l'entre-deux-guerre où il signera des textes plus sombres.

Les deux ouvrages, à savoir « Mémoires d'un Rat » et « Commentaires de Ferdinand, ancien rat de tranchées », ont été publiés récemment en un seul volume chez Texto. On peut aussi le trouver chez d'autres éditeurs.

Tryphoninus