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Nathan Le Sage

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Romans, Nouvelles & Théâtre

Gotthold Ephraïm Lessing
1779
150 pages

Nathan est un marchand juif vivant à Jérusalem en 1187 alors que la ville est tenue par le sultan Saladin. La ville bénéficie d'une trêve entre Chrétiens et Musulmans, ce qui a permis une certaine entente cordiale entre les différentes confessions.

De retour d'un voyage d'affaire, Nathan apprend deux évènements formidables pour l'époque. Tout d'abord, sa fille Recha a été sauvée d'une mort certaine par un jeune templier qui passait par hasard. Les templiers sont les plus intégristes des combattants chrétiens et le fait pour l'un d'eux de sauver une juive tient du prodige, au point que l'intéressé lui-même ne comprend pas ce qui l'a poussé à agir.

L'autre évènement formidable touche la présence même de ce templier. Il avait été capturé lors de la prise de la ville mais Saladin ne l'a pas fait exécuter comme les autres parce qu'il présentait une ressemblance avec l'un de ses frères disparus. Cette grâce est inattendue parce que même si Saladin professe une certaine tolérance envers les autres cultes, elle ne s'applique jamais aux templiers.

Les contacts répétés de notre templier avec un sultan tolérant (Saladin), un juif sympathique et rusé (Nathan), sa charmante fille (Recha) mais aussi un patriarche chrétien fanatique vont avoir un effet étonnant sur lui : il va douter de ses propres certitudes religieuses.

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Il y a énormément de choses à dire sur cette pièce de Lessing, quasiment inconnue en France alors qu'elle est une référence théâtrale incontournable en Allemagne.

Commençons par sa genèse : Gotthold Ephraïm Lessing (1729 – 1781) est fils d'un théologien allemand. En plein Siècle des Lumières, il choisit le théâtre à la religion. Depuis 1770, auteur reconnu, il gère la bibliothèque du Duc de Brunswick et comme il n'est pas soumis à la censure, il décide d'en découdre avec les théologiens en publiant des textes défendant une certaine tolérance religieuse. Il se fait évidemment rattraper par la censure.

Il décide alors de continuer le combat dans une pièce de théâtre, ce qui lui permet à la fois d'élargir le débat et de le diffuser sous la forme d'un divertissement. Il règle aussi ses comptes puisque que sous les traits du patriarche fanatique, il a simplement décrit le chef du parti des théologiens.

Lessing défend une tolérance religieuse qui consiste à admettre que non seulement l'autre a le droit d'avoir une vision spirituelle divergente mais que cette vision différente n'est en rien inférieure à la sienne propre. Sa pensée n'est pas présentée de manière dogmatique mais simplement illustrée par des dialogues vivants et réalistes et, surtout, par un conte, celui des trois bagues, placé exactement au centre de la pièce et qui en constitue en quelque sorte l'argument.

Malgré sa genèse, la pièce n'est pas une simple chaire où les personnages s'envoient à la tête des sermons bien sentis. Lessing était partisan d'un théâtre affranchi du modèle français en étant plus réaliste et proche des gens (dans la lignée de Shakespeare). Il y a donc une réelle action dans la pièce et une profondeur dans l'analyse des personnages et de l'évolution de leur foi au fur et à mesure des évènements. A titre d'exemple, on peut citer l'ambivalence du personnage de Daja, chrétienne au service de Nathan.

En raison de son sujet, la pièce aura toujours fort à faire avec la censure que ce soit à sa sortie ou pendant sa longue carrière. Elle est maintenant bien établie en Allemagne où elle fait partie des programmes scolaires de l'après-guerre et est régulièrement jouée. Par contre, en France, elle n'a été montée que quelques fois, avec des fortunes diverses.

Le texte est disponible aux Editions Folio (Folio Théâtre 99) et aux Editions José Corti.

Tryphoninus