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Nuits Noires

Nuits Noires, John Steinbeck, 1942

Romans, Nouvelles & Théâtre

John Steinbeck
Mars 1942
180 pages

« A 10H45, tout était fini. La ville était occupée, les défenseurs défaits et la guerre terminée ». Ainsi s'ouvrent ces Nuits Noires.

La ville est une paisible ville côtière, plutôt nordique, principale cité d'un Etat non défini. Un matin de 1942, les habitants étaient partis assister au concours de tir. Au retour, ils étaient envahis.

Par qui ? Par un peuple qui suit aveuglément un chef (le Leader) voulant établir un ordre nouveau. En deux mots, les envahisseurs sont des fanatiques bien armés, bien organisés et qui se croient invincibles. Ils sont représentés par le colonel Lanser. Il explique aux autorités en place, le Maire Orden en l'occurrence, qu'ils ont besoin de la mine de charbon et des installations portuaires et qu'ils attendent une collaboration pleine et entière des vaincus.

Ledit colonel Lanser était en poste en Belgique pendant la guerre précédente et, malgré sa superbe, il sait au fond que gérer un pays envahi est une tâche difficile. Il n'en va pas de même de ses officiers : ils sont jeunes, frais émoulus de l'école militaire, gorgés de l'idéologie du Leader, allant du fanatisme militaire au romantisme wagnérien. Ils prennent l'hébétude de la population consécutive à la défaite pour une démission complète.

Mais dès le lendemain, un officier est tué par un mineur. Les envahisseurs choisissent le répression (exécution publique du mineur), ce qui provoque une vague de résistance dans la population. Ici encore, les envahisseurs utilisent la seule arme à leur portée : la violence avec toute la panoplie d'exécutions, de prises d'otage, de rationnement des vivres. Rien n'y fait, les sabotages et les meurtres continuent.

Affronter un ennemi sans visage n'est pas le pire pour les envahisseurs. C'est la haine froide de la population. Ils parlent à des zombies qui ne leur répondent qu'à peine. Cette sourde hostilité couplée à l'impression d'être seul au monde suffit à faire peser chez les envahisseurs un climat oppressant. Alors que le Leader leur parlait de défilés en grande pompe, de l'ordre nouveau, de mort glorieuse au champ d'honneur et de grandeur, la guerre s'avère une réalité bien différente : l'ennui dans un camp retranché au cœur de l'hiver nordique et la mort assurée pour celui qui sort sans escorte.

Et l'improbable devient réalité : les conquérants invincibles, peu habitués à réfléchir par eux-mêmes, commencent à douter.

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Il ne faut pas s'y tromper, Nuits Noires (The Moon is Down) a été conçu comme un livre de propagande destiné à encourager les mouvements de résistance dans les territoires occupés par les nazis. Mais il ne faut pas s'y arrêter non plus: le livre dépasse largement l'objectif parce que Steinbeck a très bien réussi à cerner l'esprit des protagonistes.

Du côté des envahisseurs, Steinbeck évite le piège de la caricature. Même si les envahisseurs rappelent les nazis, il n'y a pas ici de monocle, d'accent impossible ou de saluts le bras tendu en braillant. Les envahisseurs sont présentés comme des gens ordinaires: le sage, l'arriviste, le romantique, le sympathique, l'indifférent etc. Mais ces gens ont renoncé à leur libre arbitre. Tous les envahisseurs ont la même absence de réflexion sur ce qu'ils font. Même Lanser, qui sait très bien par son expérience comment tout va finir, se résignera et appliquera les ordres.

Les jeunes sont encore pire : ils sont complètement désemparés face à la résistance parce qu'ils sont des suiveurs et qu'ils ne comprennent pourquoi la population résiste à l'ordre nouveau. Selon eux, la défaite militaire de l'ennemi est le point final alors que pour la résistance, c'est le point de départ.

Du côté des envahis, Steinbeck commence par les traîtres. Il ne faut pas se voiler la face, il y en a. La résistance est à l'image du maire Orden et du docteur Winter : il doit donner l'image de la collaboration tout en dirigeant le sabotage. Comme Lanser, il sait que le combat commence après la défaite militaire et, aussi comme Lanser, que les envahis vaincront parce qu'ils ne peuvent simplement pas renoncer à leur liberté et bêler avec le vainqueur. C'est ce que Steinbeck résume en une phrase : « Les peuples de moutons gagnent les batailles, les peuples libres gagnent les guerres ».

Steinbeck a réussi le pari de rendre dans son livre l'esprit de la résistance et le livre aura un énorme succès dans les mouvements de résistance où il sera traduit et distribué clandestinement depuis la France jusque dans les pays nordiques. En France, il sera traduit et distribué par les Editions de Minuit. Il est toujours disponible chez cet éditeur.

Tryphoninus