La Horde Noire Webzine metal extrême depuis 2002

Une Tempête

Une Tempete.jpg

Romans, Nouvelles & Théâtre

Aimé Césaire
1969
80 p.

« Une Tempête » est une relecture par Aimé Césaire de « La Tempête », la pièce de Shakespeare. Donc il vaut mieux repartir de la pièce originale.

Un bateau est pris dans une violente tempête et menace de s'échouer sur une île déserte. A bord du navire se trouvent Alonso, Roi de Naples, Antonio, Duc de Milan, et leurs suites respectives.

L'île sur laquelle ils vont s'échouer n'est pas tout-à-fait déserte : elle est occupée par Prospero qui s'y est lui-même échoué une douzaine d'années plus tôt. Usant de ses pouvoirs occultes, il a vaincu la sorcière qui y habitait, Sycorax, pour s'y installer en attendant les secours. Il y a trois autres personnages qui vivent dans l'île : Miranda, la fille de Prospero, Ariel, un esprit céleste libéré de Sycorax par Prospero et Caliban, le fils de Sycorax qui voue une haine inextinguible à Prospero malgré ses efforts pour l'éduquer.

Mais Prospero n'est pas n'importe qui pour les naufragés. C'est l'ancien Duc de Milan et le frère d'Antonio. Il a été dépossédé de son duché par son frère avec la complicité d'Alonso. C'est évidemment Prospero qui, grâce à ses pouvoirs et l'aide d'Ariel, a provoqué la tempête qui lui livre ses ennemis. Devant le repentir sincère de ses ennemis et l'amour entre Miranda et le fils d'Alonso, Prospero va revenir à de meilleurs sentiments. Il libère tout le monde et rentre en Europe, en laissant l'île à Caliban.

Dans « Une Tempête », Césaire reprend les mêmes personnages avec quelques variantes : Caliban est noir et Ariel un métis. Il y a aussi un nouveau personnage : Eshu, un dieu blagueur et lubrique. La trame de l'histoire reste globalement la même mais Césaire la réduit fortement (trois actes au lieu de cinq) pour concentrer sa pièce sur les relations entre Caliban et Prospero et les placer dans une logique colon – colonisé.

Cette logique n'est pas une pure invention de Césaire puisqu'on la retrouve de manière diffuse dans la pièce originale. Traditionnellement, les commentateurs de Shakespeare préfèrent cependant voir dans la personne de Caliban le représentant du peuple.

Dans la pièce de Césaire, Prospero représente le colon omniscient qui amène la civilisation à des gens qui ne la demandaient pas. Mais la démarche de Prospéro relève d'une profonde hypocrisie qui sert à masquer ses vraies motivations : la puissance économique par l'utilisation des ressources naturelles et de la population locale. Pour se donner bonne conscience, il explique au colonisé qu'il est là pour lui apporter les bienfaits de la civilisation et l'éducation. La réponse de Caliban sur ce point est cinglante : « D'abord ce n'est pas vrai. Tu ne m'as rien appris du tout. Sauf bien sûr à baragouiner ton langage pour comprendre tes ordres : couper du bois, laver la vaisselle, pêcher le poisson, planter les légumes, parce que toi, tu es bien trop fainéant pour le faire. Quant à ta science, est-ce que tu me l'a jamais apprise, toi ? Tu t'en es bien gardé ! Ta science, tu la gardes égoïstement pour toi tout seul, enfermée dans les gros livres que voilà ».

Ariel et Caliban rêvent tous deux de s'affranchir du joug de Prospero mais s'opposent sur les moyens. Pour Caliban, il n'y a que le combat et la guerre à outrance (« A quoi t'ont servi ton obéissance, ta patience d'Oncle Tom et toute cette lèche ? Tu vois bien, l'homme devient chaque jour plus exigeant et plus despotique ») alors qu'Ariel cherche une solution négociée (« Ni violence, ni soumission (...), C'est Prospero qu'il faut changer. Troubler sa sérénité jusqu'à ce qu'il reconnaisse sa propre injustice »). En extrapolant un peu, on peut retrouver les positions défendues par Martin Luther King (Ariel) et par Malcolm X (Caliban) aux Etats-Unis à la même époque. Mais pour finir, Ariel obtient son affranchissement alors que Caliban ne trouvera que la répression et ne pourra que maudire le colon de son propre échec.

Caliban a aussi donné son nom à un groupe de Metal-core allemand (www.calibanmetal.com). Voilà ce qu'on peut lire sur leur site : « The strange mix of diabolical ruse and mighty impetuosity not only makes Caliban one of the most important characters in Shakespeare's dramas but also the patron saint to the musical orientation of this quintet from Germany's Ruhr region. »

« Une Tempête » d'Aimé Césaire est disponible aux Editions du Seuil, chez Points (P344).

Tryphoninus