Black Sabbath, les pères fondateurs du heavy metal

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Le présent article est un extrait du mémoire de troisième année de Sciences Po (Université de Bordeaux) de Maxime Bourdier

« Même après trois décennies d'amplis Marshall, de massacres de guitares et de destructions de batteries, Black Sabbath demeure le point de départ, le lourd socle de pierre d'où le heavy metal s'élève à tout jamais »

Ian Christe

Black Sabbath en 1970 La musique metal, de par sa diversité et son histoire de près de quarante ans, suscite régulièrement des débats et des désaccords quant à l'importance respective des groupes, à leur legs et à leurs caractéristiques musicales et stylistiques. Cependant, s'il existe un groupe qui fait quasiment systématiquement l'unanimité parmi les métalleux, il s'agit bien des Britanniques de Black Sabbath qui sont tout simplement crédités du titre de premier groupe de heavy metal de l'histoire. Le groupe, créé il y a plus de quarante ans, est encore en activité. Il a vendu plus de cent millions d'albums dans le monde.

« Tous les groupes de metal sans exception ont été influencés par Black Sabbath , déclare même Peter Seele, leader de Type O Negative. Jusqu'à aujourd'hui, personne n'a été aussi heavy qu'eux. On ne peut pas faire mieux. J'adore leur son grave et pesant comme des pas de dinosaure dans la forêt ».

« Sans Black Sabbath, écrit même Ian Christe, l'expression [heavy metal] serait restée un accident poétique, une prophétie vide martelée sur des machines à écrire par un millier de singes en quête d'une Bible ».

Les membres du groupe, le chanteur John Michael « Ozzy » Osbourne, le guitariste Tony Iommi, le bassiste Terry « Geezer » Butler et le batteur Bill Ward sont tous nés entre 1948 et 1949 dans la ville industrielle de Birmingham, au milieu des ruines de l'après-guerre et dans des milieux familiaux et sociaux très modestes. Le groupe a pour habitude d'improviser sur de vieux standards blues, ce genre musical ayant une influence considérable sur leur style à venir. Black Sabbath va ensuite rapidement donner une tournure maléfique et diabolique à leur hard rock, que ce soit dans les thèmes et l'imagerie, mais aussi dans l'utilisation de l'intervalle triton, également appelé « Diabolus in Musica », qui était considéré comme la musique du diable depuis le Moyen-âge et notamment dans la musique blues.

Le premier album du groupe, Black Sabbath, est enregistré en 1969, en deux jours pour la plupart des chansons, et ce pour seulement six cents livres.

« On a pensé "on a deux jours pour le faire, dont un pour le mixage". Donc, on a joué en direct. Ozzy chantait en même temps, on l'avait mis dans un box séparé, et c'était parti. On n'a jamais eu de deuxième prise pour la plupart des chansons » explique d'ailleurs Tony Iommi, le guitariste du groupe.

Le premier album de Black Sabbath paraîtra en Grande-Bretagne le vendredi 13 février 1970, ce qui laisse déjà présager de la réputation mystérieuse et occulte que le groupe va se charger d'entretenir par la suite, et ce qu'on considère aussi parfois comme la véritable date de naissance de la musique metal. Le livret de l'album contient un poème inscrit sur un crucifix inversé et intitulé Still falls the rains La pluie tombe encore »). Il est typique d'une imagerie sombre et gothique à la Alan Edgar Poe, ce dernier faisant d'ailleurs partie des influences récurrentes qu'on retrouvera dans les paroles et les thèmes de nombreux groupes de metal :

La pluie tombe encore,
Les voiles de l'obscurité enveloppent les arbres noircis,
Qui, tordus par une violence invisible,
Laissent tomber leurs feuilles fatiguées et plient leurs branches
Vers une terre grise d'ailes d'oiseaux cassées.
Entre les herbes, les coquelicots saignent avant une mort gesticulante,
Et de jeunes lapins, mort-nés dans des pièges,
Restent immobiles, comme des gardiens du silence
Environnant et qui menace d'engloutir
Tous ceux qui écoutent.
Des oiseaux muets, fatigués de répéter les terreurs d'antan,
S'entassent dans les cachettes des coins obscurs,
La tête tournée pour ne pas voir le cygne noir, mort,
Flottant sur le dos dans une petite mare, dans le vide.
Un brouillard vague et sensuel émerge de cette mare
Et suit son chemin ascendant pour caresser les pieds
De la statue décapitée du martyr
Dont le seul mérite fut de mourir trop tôt
Et qui n'a pas pu attendre pour perdre.
La cataracte d'obscurité se forme complètement,
La longue nuit noire commence, bien qu'encore
Près du lac une jeune fille attend.
Ne voyant pas, elle-même croit ne pas être vue. Elle sourit vaguement.
A la cloche qui sonne au loin, et à la pluie qui tombe encore.

Black Sabbath, album eponyme, 1970 La pochette de l'album, par son aspect inquiétant, occulte et mystérieux, a également marqué son époque et participé à la renommée grandissante de Black Sabbath, le groupe déclarant d'ailleurs qu'il n'y avait personne lors de la prise de la photographie et que la présence d'une femme livide au premier plan était donc rationnellement inexplicable, ce qui renforça le mystère qui planait déjà autour de cette pochette. En effet, le groupe a toujours cultivé une image occulte en détournant des symboles chrétiens, en simulant des messes noires sur scène ou encore en abordant très fréquemment les thèmes du mysticisme et de la sorcellerie, ce qui lui valut à la fois une grande fascination chez les fans mais aussi une condamnation de la part de la société puritaine qui avait vite qualifié sa musique de démoniaque. Cependant, il s'agissait avant tout de provocation et surtout de mise en scène théâtrale, ce qui sera d'ailleurs une caractéristique importante et récurrente de l'imagerie véhiculée par les groupes de metal. De même, on peut noter que le déploiement de cette symbolique procède d'une logique propre à cette époque où les thèmes de la sorcellerie ou du vampirisme bénéficiaient d'un réel engouement. Ce n'est d'ailleurs sûrement pas un hasard si l'Eglise de Satan avait été fondée aux Etats-Unis quelques années plus tôt, en 1966, par Anton Szandor LaVey, lui-même auteur de la Bible Satanique, publiée en 1969. Enfin, la maison de disque de Black Sabbath, Warner Bros Records, ne fut pas non plus étrangère à cette importance accordée par le groupe à une telle imagerie, qui défrayait la chronique mais restait commercialement viable.

Plus précisément, on peut s'intéresser à la chanson ouvrant l'album Black Sabbath, et qui porte le même nom : « Black Sabbath » se caractérise par son aspect lent, hypnotique et mystérieux. L'ambiance est funèbre, à l'image de la présence des cloches qui s'estompent au début du morceau, ainsi que de la pluie et du tonnerre. De même, on trouve des allusions occultes et une référence explicite à Satan.

La chanson est basée sur un intervalle particulier, le triton, c'est-à-dire un intervalle (écart de hauteur entre les notes) de trois tons, soit une demi-octave, ce qui depuis le Moyen-Âge a été associé à une sonorité malsaine et maléfique et fut même nommé « diabolus in musica ». Le triton sera, après Black Sabbath et en particulier ce morceau, abondamment utilisé par les groupes de metal. Caractérisé par sa sonorité agressive et dérangeante, on retrouve cet intervalle par exemple dans les klaxons et certaines sonneries d'alerte.

La chanson est marquée par l'influence de la musique blues, la place centrale des basses (guitare basse et grosse caisse), la virtuosité des soli de guitare ainsi qu'une voix puissante. Elle est inspirée d'une expérience occulte, en lien avec une apparition démoniaque, que le bassiste Geezer Butler relata au chanteur Ozzy Osbourne. Evoquant une forme de transe à l'ambiance inquiétante, ponctuée notamment par les cris du chanteur (« Vous tous, allez-vous en et prenez garde ! Non ! Non ! Je vous en prie ! Non ! »), terrifié par la vision de « Satan », lui-même matérialisé par une « grande forme noire, avec des yeux de feu ».

Le batteur du groupe, Bill Ward, qualifia l'attitude de Black Sabbath de « saine colère ». Contrairement aux groupes des années 60 qui avaient « enchanté les consciences à coups de fleurs, de parades et de promesses de changer le monde » (Ian Christe), Black Sabbath allait donner une dimension mythique et symbolique à des conflits humains plus seulement relégués au rang de simples faits divers, mais aussi imprégner certains de ces textes d'une véritable contestation sociale, notamment à travers une autre de ses plus célèbres chansons, War Pigs (« Porcs de guerre »). Cette dernière apparaît sur le second album du groupe, Paranoid, publié par le groupe toujours en 1970 et à peine plus de six mois après Black Sabbath. Black Sabbath, Paranoid, 1970 La pochette de l'album représente une photographie floue, dans des tons roses, d'un policier brandissant une matraque, portant un bouclier et surgissant de derrière un arbre. Il est à noter que l'album s'inscrit dans le contexte du début de la guerre du Vietnam, et qu'il devait se nommer « War Pigs », ce que la maison de disque de Black Sabbath préféra éviter. Les paroles de la chanson sont une critique claire contre la guerre et le pouvoir belliciste anglais. Cependant, on peut remarquer que l'ambiance sombre et occulte caractéristique de Black Sabbath y est toujours présente, ce qui eut d'ailleurs tendance à masquer le message contestataire contenu dans les paroles.

Comme son prédécesseur, Paranoid devient un album culte et son influence sur le metal encore en gestation est incontestable. De plus, c'est aussi un grand succès commercial pour Black Sabbath, qui vend l'album à plus de quatre millions d'exemplaires rien qu'aux Etats-Unis. Le groupe sortira huit albums entre 1970 et 1978, période la plus mythique du groupe où Ozzy Osbourne assurait le chant et où le groupe sort un certain nombre d'albums légendaires. Ozzy Osbourne, notamment à cause de graves problèmes de toxicomanie, quitta le groupe en 1978 et fut remplacé par Ronnie James Dio, chanteur du groupe de hard rock américain Rainbow et connu notamment pour avoir popularisé le fameux « signe de la bête » ou des « cornes », consistant à lever l'auriculaire et l'index vers le haut tout en repliant les autres doigts, à l'image des cornes du diable. A l'origine, et comme Dio l'explique dans le documentaire Metal : a Headbanger's Journey , ce signe vient de sa grand-mère italienne et superstitieuse qui l'utilisait pour se protéger du mauvais œil ou bien jeter un sort à quelqu'un. Ozzy Osbourne ayant créé un contact avec son public en faisant le « signe de la paix », Dio choisit d'utiliser un signe qu'il avait vu régulièrement reproduit. Aujourd'hui, ce signe d'identification et de rassemblement est observable à quasiment tous les concerts de metal, que ce soit chez les groupes ou chez le public. Le signe est également lié au satanisme, mais il est particulièrement ancien et se retrouve aussi dans le bouddhisme et dans un certain nombre de traditions orientales.

Dans les années 1980 et 1990, Black Sabbath connut une période d'instabilité avec de très nombreux changements de membres, qui conduit notamment à une reformation du groupe originel en 1997, puis la formation du groupe Heaven and Hell en 2007, avec plusieurs anciens membres de Black Sabbath, dont Iommi à la guitare et Dio au chant. Les membres du groupe ont parallèlement poursuivi des carrières solos et Black Sabbath a continué à sortir des albums et à connaître le succès. L'héritage de ceux que le magazine américain Rolling Stone a appelé « les Beatles du metal » reste immense et incontesté. Ils auront une influence directe sur la musique jouée par leurs contemporains hard rock, puis par leurs compatriotes britanniques, quelques années plus tard, au sein de la « New Wave Of British Heavy Metal ».

Maxime Bourdier