Les Prêtres Sans Foi

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A priori, l'idée de demander à un prêtre s'il a la foi peut paraître saugrenue. C'est un peu comme demander à un chanteur de black metal s'il va à l'église (pour prier, pas pour brûler). Dans les deux cas, la question relève de la conviction personnelle et, après tout, ne nous regarde pas. Oui, mais le prêtre est quand même censé garder ses paroissiens dans la foi. Il est même payé pour cela. Donc, revenant à notre question, on serait tenté de répondre que, s'il ne croyait plus, il ne serait pas devenu prêtre, ou alors il aurait changé de profession. Et pourtant, il existe des prêtres qui restent en fonction alors qu'il n'y croient plus.

Pour approfondir la question, des chercheurs américains ont réussi à trouver cinq pasteurs protestants prêts à témoigner, anonymement, sur leur manque de foi. Cette recherche a donné lieu à un article publié dans Evolutionary Psychology par Daniel C. Dennett et Linda LaScola en mars 2010. L'article est disponible sur internet à l'adresse suivante : http://newsweek.washingtonpost.com/onfaith/Non-Believing-Clergy.pdf

Ce genre de recherche se heurte d'emblée à un obstacle de taille : qu'est que la foi ? A un bout du spectre, il y a la croyance pure et dure qu'Adam et Eve ont réellement existé et que Dieu est un vieux monsieur à barbe blanche. A l'autre bout, il y a la croyance, qu'il n'y a rien. Entre les deux extrêmes gravitent une multitude de positions intermédiaires et il est difficile de dire où finit la foi et ou commence l'athéisme.

Pour l'enquête, les prêtres interrogés ont évidemment des positions différentes mais on peut mettre en commun le fait qu'ils ne croient pas ce que leurs paroissiens pensent qu'ils croient. Sans entrer dans les détails, nos prêtres ne croient pas en Dieu tel qu'il ressort de la bible.

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The force of the devil is the darkness the priest has to face
The force of the night will destroy him but will not disgrace
To get into his mind and to his soul you gotta set alight
The flames of doubt so deep inside inside

Black Sabbath, Disturbing the Priest

Comment un prêtre peut-il perdre la foi?

D'abord, il y a des prêtres qui ne l'ont jamais vraiment eue. Alors pourquoi devenir prêtre, me direz-vous? Certains des prêtres interrogés répondent sans ambages: pour des raisons purement terrestres; parce que le séminaire donnait accès à des bourses ou parce que le séminaire exemptait de conscription pour la guerre de Corée! En plus, au cours de leur cursus, personne ne leur a demandé s'ils étaient croyants.

Évidemment, ils avaient quand même un vague sentiment religieux. Alors pourquoi ceux-là mais aussi les autres, ceux qui voulaient vraiment devenir prêtres, ont-ils perdu leur foi en cours de route?

Sur base des réponses obtenues, la perte de foi semble le fruit d'un parcours philosophique qui trouve son origine ... au séminaire! Ce n'est pas aussi illogique qu'il y paraît. Les candidats à la prêtrise sont souvent issus d'un univers très religieux et connaissent la religion essentiellement par les offices et les dessins dans les livres de catéchisme. Au séminaire cependant, les cours ne portent pas tellement sur la foi mais plutôt sur la théologie. C'est à dire que le bible est analysée scientifiquement dans sa genèse, comment elle a été écrite, assemblée, traduite, recopiée pour arriver à sa version actuelle. Du coup, l'idée de lien direct entre la bible et dieu prend du plomb dans l'aile.

Mais à ce moment, ce n'est qu'un doute. Il va en général se développer jusqu'à entamer sérieusement la foi du prêtre. Le cheminement peut prendre plusieurs années et le franchissement de la ligne de démarcation entre foi et athéisme (selon la définition personnelle de l'intéressé) peut se faire en douceur ou dans une rupture. L'un des prêtres interrogés rapporte qu'il a perdu la foi, parce que, pour se préparer à affronter des athées dans sa carrière, il a lu leur littérature. Il n'a pas pu s'empêcher de penser que leurs arguments étaient meilleurs que les siens.

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Why don't you go home, why don't you just leave?
Why not work for things in which you believe?

Artillery, Bombfood

Ben oui, s'ils ne croient plus, pourquoi ne partent-ils pas? D'autres l'ont fait avant eux. Pas si simple. Il y a trois types de raisons avancés par les prêtres interrogés.

\\\\\\\"\\\\\\\" D'abord, il y a des raisons d'ordre financier. Quitter son boulot, c'est perdre son salaire. C'est pas spécifique aux prêtres mais eux, en gros, ne savent rien faire d'autre. On ne peut guère envisager qu'ils aillent à la concurrence. Cela veut dire qu'il faut suivre une formation et faire autre chose. L'ennui, c'est que chez les protestants, le ministre du culte a le droit de se marier. Du coup, ce n'est pas un homme seul qui est dans la dèche mais toute une famille.

Ensuite, il y a des raisons familiales. Je viens de le dire, les prêtres protestants peuvent se marier et souvent l'épouse et les enfants sont très religieux. Du coup, le prêtre, en plus de perdre son emploi, risque de se retrouver avec un divorce sur les bras.

Enfin, il y a des raisons d'ordre social. Le prêtre est souvent un membre actif de la communauté et son statut lui permet d'avoir une action auprès des plus démunis. C'est en fait la perte de cette activité qui ennuie le plus le prêtre non croyant. Sur un plan plus personnel, les prêtres disent qu'en dehors des croyants, ils n'ont aucun ami.

Donc, étant donné que toute les aspects de la vie du prêtre sont dominés par l'Eglise ou en tout cas la foi, avouer ses doutes, c'est tout perdre. Mais certains pensent que le mal peut être un bien et que leur enchainement est une chance de faire évoluer les mentalités au sein de leur congrégation et dans une plus large mesure, au sein de l'Eglise, en vue d'une vision moins littérale de la religion . Est-ce un voeu pieux, un aveu de faiblesse ou une vraie stratégie, je vous laisse juger.

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They cannot be freed!They cry but there's no other way, to free them.
Blackened are the Priests,
Of evil, drinking from their chalaces of blood,redeem them,
Blackened are the Priests.

Venom, Blackened are the Priests

Évidemment, devoir tous les jours faire le grand écart entre ses convictions profondes et son discours public a de quoi assombrir les plus optimistes. Alors comment nos prêtres vivent-ils leur manque de foi au quotidien ?

Le sentiment général est une profonde solitude. A part son chien, le prêtre ne peut parler à personne de sa foi. Ni à sa femme, ni à ses enfants, ni à ses paroissiens, ni à ses supérieurs, ... ni à son dieu. Cela est d'autant plus frustrant que tous les prêtres interrogés estiment qu'ils sont loin d'être les seuls dans leur situation. Malheureusement, ils n'ont pas encore réussi à développer des méthodes pour se reconnaître entre eux.

Dans les relations avec les paroissiens, les prêtres essaient de rester sincères avec eux-mêmes sans se dévoiler. Cela signifie que dans leur sermon, leur prière, etc, ils essaient de prendre les passages les moins religieux. Par exemple, ils vont essayer d'insister plus sur le rôle social de Jésus que sur les aspects divins.

Cela demande cependant un peu de gymnastique intellectuelle pour ne pas sombrer sans la schizophrénie. Un des prêtres rapporte qu'il est incapable, lors d'un décès, de dire à la veuve que son mari est maintenant assis à la droite du seigneur. Alors il a trouvé tout un vocabulaire pour réconforter sans prêcher.

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En guise de conclusion, l'enquête porte sur des prêtres américains. Est-ce qu'il existe des prêtres non-croyants en Europe? Certainement mais je crois qu'il faut remettre les choses dans leur contexte.

Les Etats-Unis sont un pays très religieux. En fait, la religion est un élément essentiel de la vie quotidienne. Les communautés religieuses sont devenues au fil du temps une force politique majeure au point de jouer un rôle essentiel dans les deux élections de Georges W. Bush. Cela signifie que si être athée est déjà un défi en soi, l'idée d'un prêtre athée qui ne croient pas en l'immaculée conception ou que Jonas a passé trois jours dans le ventre d'une baleine est quelque chose de presque inconcevable pour beaucoup d'Américains.

Pour ceux que cela intéresse, les auteurs de la recherche ont ouvert un forum de discussion ( http://newsweek.washingtonpost.com/onfaith/2010/03/disbelief_in_the_pulpit/all.html ) sur le net. Même si certains essaient d'élever le débat, cela retombe en général assez vite dans dans une foire d'empoigne entre croyants et non croyants.

En Europe, le problème est déjà de trouver un prêtre qui a moins de 70 ans. Ensuite, le continent est plus vieux et l'histoire aussi bien que la littérature nous ont habitués à voir des hommes d'église qui ont une conception large de leur sacerdoce. Il suffit de voir Aramis dans Les Trois Mousquetaires ou l'Abbé de la Croix-Jugan dans L'Ensorcélée.

La question reste cependant pertinente pour les rabbins et les imams.

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Tryphoninus