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Yhdarl : A Prelude To The Great Loss

Auto-production, 2016

Funeral black doom metal, Belgique

Album CD

Comme Déhà l'admet lui-même, la musique relève davantage chez lui de l'obsession que de la simple passion. D'où cette œuvre bordélique et déjà vertigineuse, alors que l'homme n'a pas que 31 ans (!),  qui ne cesse de grandir, de grossir, créature tapie dans l'ombre qui se nourrit de toutes les sonorités, de toutes les influences qui la hantent, quand bien même celle-ci ne se départ jamais de sa noirceur coutumière. Incapable de retenir sa sombre semence, le multi-instrumentiste n'est donc jamais absent bien longtemps.

Fidèle à des standards de qualité exigeants, il ne macère jamais dans la médiocrité, expliquant pourquoi il ne nous viendrait pas à l'esprit de critiquer ce stakhanovisme frénétique qui force le respect. Bien entendu, il est toujours permis de se demander qu'elle est l'utilité pour un artiste de s'éparpiller de la sorte. Pourtant une écoute attentive de chacun de ses projets suffit à en comprendre la raison, lesquels forment les matériaux différents quoique complémentaire d'un seul et unique édifice.

Avec Yhdarl, qui l'associe depuis 2010 à la chanteuse Larvalis Lethaeus, il explore les cavités abyssales d'un funeral black doom épileptique que ronge une folie rampante. Loin de la beauté immobile et mortuaire qui drapait Mythologiae, qu'il nous a offert l'an passé sous la bannière plus atmosphérique de Slow, A Prelude To The Great Loss, dernier rejeton d'une longue litanie d'offrandes aussi malsaines que démentielles, affole le compteur Geiger de la décrépitude la plus absolue, plongée sans espoir de retour dans les abîmes aveugles des fosses Marianne. Taquin, Déhà fait de cette hostie, comme l'avaient fait les Finlandais de Reverend Bizarre en leur temps avec Harbinger Of Metal, un EP qui s'étire avec sa pièce bonus d'une demi-heure, sur une durée de plus de 60 minutes ! 

Rongé par une inexorable souffrance, l'opus porte définitivement bien son nom : bloc pétrifié secoué dans ses tentaculaires fondations par une négativité aussi hallucinante qu'hallucinée. Dans le gouffre opaque de son intimité charbonneuse infuse un mal-être tellement absolu qu'il se pare d'une dimension masochiste. Jamais englué dans une monotonie languissante, Yhdarl déroule une partition extrêmement dense et travaillée, où un sens affûté de la progression douloureuse n'est pas sacrifié sur l'autel d'ambiances pourtant mortifères cependant que le chant se révèle dans toute sa monstrueuse ambivalence, tour à tour incarné par les deux maîtres des lieux et de nombreux invités (Old de Drohtnung, Ascaris de Venowl...).

En cela, la comparaison entre les deux complaintes qui forment le cœur de A Prelude To The Great Loss s'avère pour le moins éloquente. De fait, si Unblessed Hands, égrené par des accords obsédants, s'enfonce, presque immobile, dans des sables mouvants dont les émanations qu'ils exsudent, ne sont pas sans une certaine beauté funéraire, Primal Disgrace, pièce foisonnante du haut de ses 18 minutes au compteur, ne cesse de surprendre, tout d'abord furieusement rapide comme un torrent en crue, hystérique ensuite et en cela plus proche d'un black aliéné que du doom. Vocalises hurlées ou plus caverneuses se succèdent sur fond de folie gangreneuse. Puis, presque arrivé à mi-chemin, le titre se mue en excavatrice prisonnière d'un indicible désespoir, forant les entrailles d'une âme noire en une petite mort déchirante.

Quant au " bonus " qui vient encore enrichir la version CD, long, excusez du peu, de plus d'une demi-heure (!) ne saurait se confondre avec du remplissage, pulsation qui au contraire vaut son pesant de miasmes dépressives, véritable trou noir capable d'avaler toute trace de lumière et de vie auquel sa durée confère des allures de cauchemar sans fin.

Illustration supplémentaire de son talent cathartique, A Prelude To The Great Loss est encore une réussite à mettre à l'actif de Déhà dont la sève créative ne semble décidément pas prête de se tarir.

Childeric Thor - 8.5/10