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Momentum Mortis : Silent Sanatorium

MOMENTUM MORTIS - Silent Sanatorium

Autoproduction/Cruciatus Records, 2009

Dark folk orchestral, France

CD

Momentum Mortis est un projet musical dark folk des plus prometteurs. Oraku, l'unique compositeur-musicien aux commandes, nous a déjà livré des rayons entiers de sa vie avec le double CD \"Fabulas\" sorti l'année dernière. Un double CD pour initier un projet ? Ambitieux, direz-vous. Le pari a pourtant été parfaitement relevé. Intimiste, langoureux, dépressif au début pour devenir peu à peu lumineux, \"Fabulas\" était déjà très bon. Musicalement, cela tournait surtout autour du violon, avec un aspect médiéval prononcé. Quelques mois après, Oraku récidive dans une veine beaucoup plus ouverte et symphonique avec \"Silent Sanatorium\".
J'ai longtemps renoncé à chroniquer cet album. Autant \"Fabulas\" était un délice à chroniquer malgré ses multiples subtilités, autant \"Silent Sanatorium\" s'avérait beaucoup plus difficile. Certes, il y avait un tas de raisons de ne pas le chroniquer, notamment le fait que beaucoup d'autres chroniqueurs l'aient fait avant moi, et de manière tout à fait honnête. Mais en vérité, je sentais confusément qu'il y avait dans \"SS\" quelque chose qui m'échappait. Au fond, je ne pouvais pas le chroniquer avant d'avoir compris ce que c'était.
Et puis, en lisant l'essai d'un philosophe nommé Burke sur le beau et le sublime, j'ai compris tout d'un coup.

Depuis le début, Momentum Mortis nous livre des compositions de grande qualité. Les violons abrasifs, lents, dépressifs de \"Fabulas\" et leurs acolytes au clavier étaient tout en nuance. Ici, la différence est de taille. Oraku avait qualifié \"SS\" d'\"ouverture au monde\", par opposition au précédent album. \"SS\" est en effet plus symphonique : le piano, les percussions prennent une place beaucoup plus importante. Les claviers sont toujours présents sur les mêmes nuances, mais pas de la même manière. Les compos sont très aérées, légères, malgré une tension toujours plus ou moins présentes.
L'album commence par une intro aux clochetons, avec une sorte de violoncelle doux. Des craquements se font entendre, craquements qu'on retrouvera tout le long de l'album comme si on écoutait un vieux vinyle. Ce sont alors des rires déments qui viennent, accompagnés par un orgue majestueux, puis le piano et la batterie, combo situé au coeur de cet album...
Il y a une réelle évolution dans les compos, plus cohérentes, plus peaufinées. Mais il y a aussi un problème de taille. Selon Burke, le beau et le sublime sont deux notions opposées, bien que toutes deux d'ordre esthétique : le beau est un plaisir pris par lui-même, un plaisir positif, tandis que le sublime est un plaisir négatif, un \"délice\" pris par contact avec une souffrance. Bien sûr, quelque chose de sublime fera naître en nous un sentiment de beauté, mais ce sentiment est davantage un sentiment esthétique qu'un sentiment de réelle beauté. Le sublime, \"Fabulas\" en était plein : c'était dépressif, poussiéreux, obscur, comme un grenier plein de monstres recouvrant une réalité par le fantasme. Aucune compo ne dépassait vraiment les autres. L'ensemble formait un tout hétérogène mais cohérent.
\"SS\" est un album-concept tournant autour de la folie humaine. Le concept approche du sublime plus que du beau. Et du sublime, il y en a, notamment dans \"Lonely\" ou dans \"Sam and Lily\" (peut-être le titre le plus sublime de l'album ?). Mais il y a aussi du beau tout seul, des moments dans la musique qui sont juste beaux sans être sublimes. Et c'est cela, le problème de \"SS\" : une contradiction permanente entre le beau et le sublime, un sentiment d'inachevé malgré des compos très abouties. Le sublime n'est pas toujours présent, même si les compos sont toujours belles. La fusion entre beau et sublime, dont Beethoven est peut-être le plus grand exemple, est difficile à atteindre. \"Fabulas\" était toujours sublime mais pas toujours beau. Ici, c'est l'inverse. Etrange, non ?
Evidemment, tout ça ne doit pas faire oublier l'essentiel, à savoir que \"Silent Sanatorium\" est une très bonne galette que je recommande chaudement. Le fait même qu'elle connaisse un problème de cette nature montre qu'elle est digne d'intérêt... A mon avis, c'est un des rares albums dits \"néo-classiques\" qui méritent réellement ce nom. Aéré, ouvert, avec un véritable contenu. Un contenu inachevé et problématique, mais un contenu authentique, qui se laisse entendre longtemps pour en connaître les nuances (la preuve !).

\"Silent Sanatorium\" est à la fois sombre et lumineux, un peu trop éclairé et en même temps sympathiquement ouvert. De l'aveu de son compositeur, il ressemble un peu à une bande originale de film, mais le mieux à faire est de se forger sa propre opinion en allant écouter les morceaux disponibles sur le myspace du projet.

Geodaxia - 9/10